quatre-vingt quinze défauts
Je vous aime.
Je vous aime depuis longtemps, je vous ai aimé avant de pouvoir le faire. La légende dit que l'histoire a commencé avant même que nous sachions ce qu'est l'histoire.
Je vous aime comme le pain, comme celui que vous faites au quotidien, comme cette farine légère et dense dont vous êtes pétri, cette humanité nourricière qui vous fait la main tendue et pleine.
Je vous aime comme le pain et parfois j'oublie que je vous aime. On ne vit pas des années durant sans que ne s'installent aussi des tendresses machinales. Ce n'est un reproche que pour ceux qui n'en savent pas la réconfortante permanence ou pour ceux qui jamais ne se réveillent de leur torpeur.
Je vous aime d'accepter et de provoquer ce réveil, que l'odeur du pain chaud et de la peau nue s'ouvrent en grand sur des fringales sans détour.
Je vous aime de savoir que vous ne serez jamais mon unique objet d'amour, j'aime votre regard sur moi quand je regarde l'enfant, la fleur, ou la vague et j'aime vos yeux sur l'ami, le chat, la vieille dame et la pâte qui lève.
Je vous aime comme je peux, souvent avec des mots parce que c'est ce que je sais faire. Je vais vous donner l'adresse de ce texte, vous irez le voir sans moi, et bien que je ne sois pas là pour vous voir, je sais que vous allez secouer la tête avec un sourire en coin et un petit grognement embarrassé, car chez vous, les mots servent à bavarder. Ils flottent autour de vous comme des miettes sans importance, c'est une monnaie de billon, des fleurs de papier crépon.
Ce qui dit, chez vous, ce sont vos mains, les gestes que vous posez, votre façon de prendre soin. Vous parlez de pain et de silence, vous parlez de votre épaule et
de ce bras qui entourent, vous parlez de porte ouverte et d'attente sans fièvre.
Homme à quatre-vingt quatorze défauts, depuis longtemps, je vous aime.
Commentaires
Ah ! comme il en a, de la chance, ce pétrisseur de pâte, ce faiseur de crêpes, cet arpenteur de ports de pêche. L'ami des villes en deviendrait presque jaloux ;-)
C'est beau...et c'est la première fois que je lis une déclaration d'amour publique. Effectivement, le sourire est venu avec la petite fossette que j'ai transmise à quelques unes de nos enfants. J'aime savoir que vous avez découvert que les limites de la cage dans laquelle je vous tiens sont celles de l'univers...en fait j'aime vous voir partir pour adorer vous voir revenir plus riche d'un voyage que vous nous déposez là, sur l'étagère avec ses parfums, ses histoires. Je voyage souvent à travers vos textes et, je l'avoue, les cite souvent. J'aime vous voir vous arrêter sur un mot, une image, un détail pour ensuite nous le rendre avec une perspective qui m'enchante toujours. Vous n'êtes pas, dites-vous, la femme des grandes choses, mais point à point la feuille laisse apparaitre un tableau qui me plait. Vous le savez, je vous aime depuis que j'ai ramassé un ballon sur la plage de bords de saône et vous l'ai rendu...certes, vous n'aviez que 4 ans et moi guère beaucoup plus...certes vous ne le saviez pas et moi non plus...mais le petit garçon que j'étais s'est sans doute souvenu de ce moment lorsque je vous ai rencontré 20 ans plus tard ...pour la première fois. Douce, mystérieuse vous étiez, mystérieuse et douce vous êtes toujours. J'aime l'indulgence dont vous faites preuve à mon égard en ne m'attribuant que quatre-vingt-quatorze défauts, vous trichez. Permettez-moi en retour de vous déclarer ma flamme à laquelle je vous propose de vous réchauffer. Je vous aime.
Et moi qui ai connu le pain de l'homme au quatre-vingt-quatorze défauts et les bras de l'indulgente, moi qui m'y suis réchauffée, ancrée, quand ma mer était basse, je vous aime et j'aime que vous vous aimiez.
Ah, ya pas à dire, c'est booooo l'amour ! :-)
Anita, elle est à mourir , ta lettre, et ... la réponse qui va avec...
Ca va, les amoureux, on vous dérange pas trop ? ;-)