Je vous aime.
Je vous aime depuis longtemps, je vous ai aimé avant de pouvoir le faire. La légende dit que l'histoire a commencé avant même que nous sachions ce qu'est l'histoire.
Je vous aime comme le pain, comme celui que vous faites au quotidien, comme cette farine légère et dense dont vous êtes pétri, cette humanité nourricière qui vous fait la main tendue et pleine.
Je vous aime comme le pain et parfois j'oublie que je vous aime. On ne vit pas des années durant sans que ne s'installent aussi des tendresses machinales. Ce n'est un reproche que pour ceux qui n'en savent pas la réconfortante permanence ou pour ceux qui jamais ne se réveillent de leur torpeur.
Je vous aime d'accepter et de provoquer ce réveil, que l'odeur du pain chaud et de la peau nue s'ouvrent en grand sur des fringales sans détour.
Je vous aime de savoir que vous ne serez jamais mon unique objet d'amour, j'aime votre regard sur moi quand je regarde l'enfant, la fleur, ou la vague et j'aime vos yeux sur l'ami, le chat, la vieille dame et la pâte qui lève.
Je vous aime comme je peux, souvent avec des mots parce que c'est ce que je sais faire. Je vais vous donner l'adresse de ce texte, vous irez le voir sans moi, et bien que je ne sois pas là pour vous voir, je sais que vous allez secouer la tête avec un sourire en coin et un petit grognement embarrassé, car chez vous, les mots servent à bavarder. Ils flottent autour de vous comme des miettes sans importance, c'est une monnaie de billon, des fleurs de papier crépon.
Ce qui dit, chez vous, ce sont vos mains, les gestes que vous posez, votre façon de prendre soin. Vous parlez de pain et de silence, vous parlez de votre épaule et
de ce bras qui entourent, vous parlez de porte ouverte et d'attente sans fièvre.
Homme à quatre-vingt quatorze défauts, depuis longtemps, je vous aime.